Autobiographie, Chronique, Écriture, France, Roman

L’atelier noir

Annie Ernaux, L'Atelier noir

Annie ERNAUX écrit sur l’écriture. Ou plutôt, elle nous donne à lire ici son journal d’écriture. Par le menu, dans le détails, elle nous livre la chronique disparate de son travail d’écrivaine. Au fil de la rédaction de différents ouvrages, publiés au fur et à mesure, nous découvrons son difficile travail. C’est presque illisible, rempli d’abréviations, telles les formules ésotériques d’une alchimiste retirée dans son atelier. Tout cela lui est personnel et n’a presque de signification que pour elle-même. Et pourtant c’est passionnant. Parce que nous découvrons petit à petit comment se réalise un roman, quelles interrogations naissent dans la tête de la romancière, quelles affres traverse l’auteur pour parvenir à son oeuvre.

L’autobiographie vide

Plus de 20 ans séparent la rédaction des premières pages de ce journal. En 1982, elle se pose des questions quant à l’écriture de “La Place”. En 2007, ce livre s’achève peu avant la publication des “Années”, son oeuvre “totale”.Au fil des pages, elle définit un style, une marque de fabrique, une philosophie romanesque : “le principe d’autobiographie vide” (p. 11).

“Pensé aux scènes de violence familiale, mais le récit autobiographique, linéaire, même violent, etc., est désormais pour moi sans charme aucun. Je tiens énormément à des structures nouvelles. Il y en a une possible, c’est le rapport, sans explication, entre les scènes de mon enfance et les scènes avec Philippe.” (p. 29)

“Ce que j’aime faire, un truc de “comportement”, de froideur” (p. 30) dit-elle plus loin. Ernaux, écrivain comportementaliste? Comme ces psychologues qui s’éloignent de la psychanalyse, de la psyché, pour se concentrer sur le comportement dans la vie. La vraie vie, à laquelle correspond la distance appropriée au sujet. L’essentiel : “rendre le vide, l’éloignement, l’individualisme.” (p. 34)Tout va à l’encontre de “la littérature qui se montre” (p.44) :

“Tout mon effort tend à faire de la littérature qui n’en soit pas”.

Sentir la vie

Tout tend vers le vide, la sécheresse de l’observation, en s’attachant à des signes d’époque, des visages, des signes culturels pour décrire une vie, des années. L’autobiographie est vide, extérieure, à la limite sans personne, comme un Journal du dehors, ethnologique. Tel l’auteur selon Nietsche qui aurait honte d’être homme de lettres, ERNAUX fournit tant d’efforts “vers la simplicité, l’absence de poses, de style romanesque” (p. 185).Annie ERNAUX : une auteure qui ne veux pas être auteure, avec tous les signes extérieurs de l’écrivain, qui se montre comme tel dans l’écriture, évident, trop évident. Reste l’essentiel : à travers les faits, les gestes et les paroles des personnes à peine personnages subsiste une vie ordinaire, une intériorité qui se devine plus qu’elle n’est montrée, une vie intérieure qui se sent, que l’auteur fait sentir, et c’est là tout son travail. Elle reprend sienne la citation d’André GIDE, donnant quelques conseils d’écriture, à l’instar de Rainer Maria RILKE à un jeune poète:

“Ce qu’un autre aurait fait aussi bien que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas -aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres.”

L’oeuvre au noir

C’est le grand oeuvre de l’alchimiste, l’oeuvre au noir patiemment réalisé dans un atelier d’écriture. L’atelier noir d’Annie ERNAUX est l’endroit où elle transforme les petits riens de l’existence en une oeuvre littéraire. De petites choses, tous les éléments qui font une vie, les presque riens qui, en les donnant à sentir par on ne sait quelle magie, deviennent objet de littérature, de la vraie littérature. Le grand art qui change le plomb en or.

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